Dérives de l’anti-terrorisme. Témoignage

04/01/2017

Il est cinq heures du matin quand T. se réveille. Un bruit. On dirait que le chien gratte à la porte. Il fait froid ce 5 décembre 2016 et comme le chauffage de l’appartement ne fonctionne plus, elle dort sur le canapé du salon avec sa fille, qui a déjà 12 ans, et son ami algérien A., rencontré il y a quelques mois. On se tient chaud comme on peut.

Les yeux encore gonflés de sommeil, elle se dirige vers la porte. La porte explose. Une dizaine d’hommes en armes investissent l’appartement en criant, elle est aveuglée par l’une des lampes de poche fixées aux canons des mitraillettes en pleine figure, on lui hurle de se coucher et de la fermer. “Tu es seule ? On ne vient pas pour toi, silence, ferme ta gueule !”. Des hommes se jettent sur son ami, l’immobilisent en le plaquant au sol, puis le frappent à coup de pieds. Il crie son nom mais rien n’y fait. Il crie qu’il ne peut plus respirer. La petite est paniquée, sur elle aussi on hurle, on la somme de la fermer, sur elle aussi on braque les armes et leur torche.

A. est emmené dans les bureaux de la police de Bruxelles. On lui dit que son interpellation est liée au terrorisme de Paris ou de Bruxelles, et à son numéro de téléphone. Il ne comprend pas. On vérifie son téléphone, sa page FB, on lui montre des photos de gens qu’il ne reconnait pas. Il collabore mais ne comprend toujours pas ce qu’il fait là. Une erreur, ça ne peut être qu’une erreur.

Pendant trois quarts d’heure, les policiers qui ont investi l’appartement retournent tout. Vident les tiroirs. Cassent parfois des bibelots, des souvenirs auxquels T. tenait beaucoup, ceux qui lui venaient de son père. Ils ne trouvent rien, ne prennent rien, mais laissent derrière eux un champ de bataille, une porte fracturée, une mère et sa fille en état de choc. Avant de partir, ils prennent soin de faire signer des papiers à T., qui les signe sans lire, espérant la fin du cauchemar. Sans copie, elle ne sait toujours pas ce qu’elle a signé.

Après une demi-journée à Bruxelles, les policiers disent à A. qu’il n’ont rien à lui reprocher et qu’il est libre. Façon de parler, car en séjour illégal depuis plusieurs années, il sera conduit au centre fermé de Vottem, près de Liège. Sans son téléphone, son argent et ses chaussures, conservés par la police. A. ne comprend toujours pas pourquoi, après près de 6 ans en Belgique, on l’enferme. Il n’a pourtant fait aucune “bêtise”, n’a commis aucun délit, il n’a fait que vivre ici du mieux qu’il peut. Il est algérien et ne peut être expulsé. Il veut pouvoir rejoindre son amie, et l’aider à s’occuper de sa fille. Il a peur.

T., elle, ne comprend toujours pas pourquoi on a investi et dévasté son appartement, arrêté et frappé son ami, traumatisé sa fille au lieu de simplement la convoquer – ou convoquer son ami – au commissariat, ou interpeller ce dernier en rue, alors qu’ils ont croisé des policiers à plusieurs reprises et qu’il ne se cachait pas mais vivait comme tout le monde. T. a bien essayé de porter plainte contre la police, au commissariat local, mais on lui a répondu que ce n’était pas possible. Qu’il y avait eu un mandat, et que tout avait été fait “dans les règles de l’art”. Et que l’assurance de la police rembourserait les dégâts faits à la porte, puisque A. était innocent. Alors, pourquoi se plaindre ?

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